LA PSYCHOLOGIE INTERCULTURELLE: RACINES HISTORIQUES ET ENJEU DE L’AVENIR

 

"Depuis que j’ai quitté le Liban pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé…si je me sentais "plutôt français" ou "plutôt libanais". Je réponds invariablement: "L’un et l’autre !"… Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est cela mon identité."

(Amin Maalouf)1

 

I n t r o d u c t i o n

L’interculturel2, en tant qu’étude des phénomènes résultants de la rencontre de plusieurs cultures, constitue actuellement une problématique majeure en psychologie sociale considérée comme "L’étude scientifique de la façon dont les gens se perçoivent, s’influencent et entrent en relation les uns avec les autres"3.
Puisque la plupart des États-Nations, du fait de la Mondialisation, deviennent de plus en plus "des sociétés pluriculturelles"4, cette thématique a suscité la motivation du chercheur qui vise à montrer l’importance de la psychologie interculturelle et en utilisant la méthode descriptive et historique.
Le but de cet article est de décrire la psychologie interculturelle en tant que nouvelle approche en "psychologie sociale" en expliquant la signification du concept, ses origines, son parcours historique, sans oublier les différentes conditions pour le construire.
En raison des progrès dans le système de communication (Internet et Satellites), les relations entre les différentes cultures ne cessent de se développer, et d’emblée, "les jeunes sont tout spécialement sensibilisés à cette communication interculturelle"5. Devant une telle problématique, on tient à répondre aux questions suivantes:

  1. quelles sont les origines du concept ainsi que sa signification principale?
  2. quelles sont les racines historiques de cette approche en psychologie sociale?
  3. quelles sont les différentes conditions pour construire l’interculturel en tant que base de la psychologie interculturelle?

Une série de questions qui constituent l’axe autour duquel se déroule cet article qui commencera par les origines du concept de l’interculturel. De quoi s’agit-il donc?


1- Les origines du concept
L’origine linguistique de la notion interculturelle en français "qui est une traduction directe de l’américain intercultural"6, un concept dont les racines se retrouvent dans d’autres termes qui lui ont aplani le terrain, tel que le vocable "meltin-gpot".
Du "melting-pot" à la psychologie interculturelle, un long voyage conceptuel que nous faisons entre les deux champs, anglophone et francophone, afin de découvrir la richesse théorique d’une nouvelle approche qui cherche la multitude et refuse toute optique unique. Il est utile, donc, de retracer les origines américaines de cette notion et ses significations.


Le melting-pot (le creuset) est, au départ, le titre d’une pièce de théâtre de l’écrivain I. Zangwill, présentée aux États-Unis en 1908. L’immense succès de cette pièce est fondé sur la narration de l’histoire américaine qui ne cesse de mettre en relief les avantages de l’hybridité et du mélange de différentes races et ethnies. Alors, toutes les races, fusionnées dans le creuset américain, donneraient ensemble naissance à une race supérieure, à un nouveau type d’homme, c’est-à-dire l’immigré qui a réussi à réaliser l’assimilation parfaite: "le véritable Américain".
Benjamin Franklin propose une définition pragmatique en déterminant le travail comme critère essentiel de l’immigration réussie. L’Américain, écrivait-il , "ne posera jamais à un étranger la question: "Qui êtes-vous, mais bien plutôt que faites-vous? S’il a un métier utile…"7.
L’homme qui mérite le titre de "Citoyen" est la deuxième facette du "Bon américain". Selon cette dimension, le citoyen est celui qui a de nouvelles moeurs, un nouveau travail et une nouvelle société et de nouvelles obligations, bref il est un "converti". Ainsi, l’Américain est un homme qui a choisi librement sa nouvelle patrie, il doit oublier ses racines et participer au travail qui reste au coeur de sa conversion, car l’Amérique est "le pays du travail"."L’immigrant idéal" est la troisième facette. Ce concept était courant dans la première moitié du XIX° siècle. Selon cette perspective, l’étranger se convertit à la nation en oubliant son origine ethnique et sa religion; le véritable Américain, c’est l’immigrant qui n’a aucun lien avec Rome pour se convertir au républicanisme anglo-protestant. A la même époque, l’historien américain George Bancroft propose (en 1834) un modèle qui exprime l’idée de creuset, mais la métaphore du creuset n’est pas encore créée ni utilisée. D’après lui, l’Amérique est le pays de la religion universelle, la république de l’Humanité où se retrouvent les hommes de tous les pays. L’Amérique est le lieu de tout mélange possible, sa "race" est l’Humanité.
En 1845, apparaît la première référence explicite au creuset (melting-pot) dans laquelle il essaye d’illustrer les progrès de l’histoire humaine et de dénoncer la xénophobie.
Comment pourrait-on définir le melting-pot?
Le melting-pot est "un creuset utilisé pour extraire un métal de son minerai ou pour procéder à son affinage. Son synonyme, le melting-pot, est aussi un pot, un chaudron à fusion utilisé pour fondre des métaux ou créer des alliages"8. Penser le melting-pot c’est donc concevoir une chaudière qui fond ou refond les idées ou les institutions afin de nier le fait de la race et faire de l’Amérique une métisse gouvernée. Ainsi, l’idée du melting-pot se concrétise par l’amalgame des acteurs sociaux de toutes les ethnies, fusionnant en un bloc national. Leur dynamique sociale et particulière rend ce mélange explosif, ce que "les Américains, dès 1990, appellent le multiculturalisme"9. Qui est le fondateur du multiculturel et à quelle époque l’usage de cette notion remonte-t- il?
Le multiculturel est un terme ayant une dimension quantitative. C’est "une société qui recèle, en son sein, plusieurs cultures ou peut-être même de multiples cultures"10. Le fondateur de ce concept est Horace Kallen. Il a proposé une nouvelle notion (1915) "une symphonie musicale" rejetant ainsi tous les arguments des Américains qui défendent la notion de meltingpot. Il considère que la nature humaine est inaltérable, "les hommes peuvent, d’une certainefaçon, changer d’habits, de politique, de femme, de religion, [ou] de philosophie, ils ne peuvent pas changer de grand-père"11.
Par cette théorie, Kallen s’oppose ainsi à la théorie de Zangwill et par suite à celle du meltingpot. Ce mot d’origine anglaise est un emploi relativement récent puisqu’il remonte à 1941. Il représente un nouveau phénomène, à l’époque considéré comme un objet de fiction, décrit par le romancier Edward Hasskel en imaginant une société cosmopolite, pluriraciale, multilingue.
A partir de 1959, ce multiculturalisme considéré comme objet de fiction n’est plus un phénomène imaginaire, mais une notion qui décrit bien la réalité quotidienne de grandes métropoles cosmopolites du Canada. Ajoutons que le sens de cette notion a été évoqué dans la presse anglocanadienne des années 1960-1970.
C’était l’époque de l’apparition du mot "multiculturel" aux États-Unis, lié au mouvement des droits civiques des années soixante et à plusieurs événements relativement importants tels que "le mouvement féministe", qui mettait l’accent sur… le droit à la différence… "la fragmentation sociale" de l’Amérique des années 1960, aggravée par la révolte des étudiants contre  la guerre du Vietnam et les émeutes urbaines des ghettos noirs, qui est à la source des passions multiculturelles des années 1980-1990 et des premiers emplois du mot"12.
De plus, il y a eu la crise de l’enseignement qui a joué un rôle primordial dans l’encouragement des attitudes favorisant le multiculturalisme. On peut dire qu’il n’y avait pas une identité nationale clairement définie, ni véritablement  d’"Américain". C’est une nouvelle expérience de la diversité que le Président de Harvard, Neil Rudenster, explique en disant: "Nous sommes un melting-pot, mais aussi une nation d’individus libres, égaux et uniques; une mosaïque de cultures et de groupes différents; un assemblage de cinquante États; une nation Une et indivisible; une coalition arc-en-ciel, une foule solitaire; un agrégat, enfin, des communautés ethniques ou raciales qui forment des clans"13. Ainsi, le multiculturalisme désigne "la coexistence de plusieurs cultures dans une même société, dans un même pays"14.
De ce multiculturalisme - considéré aussi comme un des "enjeux majeurs du XXIe siècle"15 - est né l’interculturel aux États-unis. Ce concept est "apparu dans les années 1970… sous forme d’adjectif ou de substantif, "l’interculturalité"16, puis a été repris en 1980 par l’UNESCO et par le Conseil de l’Europe et l’Union Européenne. Ces deux institutions évoquent régulièrement "la formation des enseignants à une éducation pour la compréhension interculturelle, la nécessité d’aborder les migrations selon une approche interculturelle, d’inclure la dimension interculturelle, ou encore de favoriser l’éducation et la formation interculturelles"17.
Ainsi l’interculturel est un mode particulier d’interactions et d’interrelations qui se produisent lorsque des cultures différentes (ou des individus d’origines culturelles différentes) entrent en contact ainsi que par l’ensemble des changements et des transformations qui en résultent. Il signifie l’ensemble des processus dynamiques engendrés par les interactions entre cultures. Par conséquent, la psychologie interculturelle s’intéresse à étudier les influences de ces processus sur la vie psychique de l’individu aussi bien que sur son adaptation et son intégration sociale. C’est un concept qui refuse la pensée unique et le discours unanime. Cette notion est marquée par la tolérance et par son caractère hétérogène depuis le début de son développement et tout au long de son parcours historique que nous aborderons cidessous.


2- Psychologie interculturelle: racines historiques et origines
Pour être à jour avec le cheminement de la mondialisation et les changements socioculturels qui en résultent, la psychologie classique (en tant que discipline qui étudie les processus psychologiques internes de l’individu, ses sentiments, sa mentalité, sa façon d’agir) fait ressortir une nouvelle approche:"La psychologie interculturelle". La première question qui s’impose est de chercher les origines de la psychologie et d’explorer son survol historique.
Après s’être inscrite dans une tradition philosophique, la psychologie sous l’influence de l’esprit positiviste au XIX° siècle, adoptait une approche scientifique visant l’objectivité et faisait recours à l’expérimentation avec Wundt (1833- 1920), en interprétant le comportement humain.
Au début, les psychologues n’avaient guère d’intérêt pour le facteur culturel, ils étaient branchés à la théorie de Freud (1856-1939) en affirmant la primauté de la vie instinctive et l’inconscient. Bref, la psychologie ne tenait pas compte de la composante culturelle des comportements.
A la fin du XIX° siècle, la psychologie a induit "la psychologie sociale" qui s’attache davantage à la façon dont l’environnement social influence le fonctionnement individuel de chacun. D’ailleurs, la psychologie sociale, que "certains situent à l’articulation de la psychologie et de la sociologie et que d’autres envisagent comme une sousdiscipline de la psychologie générale"18, représente la nécessité de traiter les aspects socioculturels des conduites humaines. Autrement dit, la psychologie sociale traduit le besoin d’une nouvelle perspective qui essaye de saisir, non seulement les liens entre les sociétés et les acteurs sociaux, mais aussi entre la culture et la personnalité.
Cependant, nous nous posons la question suivante: est-ce que la psychologie interculturelle trouve son origine dans la psychologie sociale?
Sans aucun doute, la psychologie sociale est l’un des bonds importants effectués pour encourager les recherches qui s’intéressent aux facteurs culturels en étudiant le comportement humain. Elle est une des racines fondamentales qui ont contribué à nourrir la psychologie interculturelle.
L’intervention la plus lointaine du facteur culturel dans la psychologie remonte au XIX° siècle, au débat entre "l’inné" et "l’acquis". Ce débat a réussi à démontrer "quasi expérimentalement que le culturel n’est pas un ajout à une nature humaine, mais l’ingrédient pour ainsi dire organique du développement normal"19. Saisir l’influence du milieu sur le psychisme est un principe qui a poussé les psychologues à comprendre qu’il est impossible d’expliquer sérieusement les conduites humaines sans tenir compte des données contextuelles. D’ailleurs, les recherches de Margaret Mead20 sur la formation de la personnalité chez les populations d’Océanie ont joué un rôle prépondérant pour montrer l’importance du facteur socioculturel dans le processus de la socialisation de l’individu, en mettant en cause les théories de Freud.

A travers les observations de M. Mead accompagnées de celles de Ruth Benedict et Bronislaw Malinoveski21…etc, on constate que l’interférence des racines de l’interculturel a commencé avec l’anthropologie22.
En dépassant l’anthropologie, il y a "la psychologie comparative" qui porte sur diverses cultures afin de constater les différences culturelles et de découvrir les lois universelles du comportement humain. Le débat de la psychologie comparative, à l’époque, n’était pas seulement entre nature et culture, mais entre universel et singulier.
C’est ainsi qu’au début du XIX° siècle, c’est avec l’anthropologie psychologique, mise en place par l’école culturaliste, que les recherches ont commencé à prendre en considération les relations entre la culture et la psychologie.
Entre les deux Guerres mondiales, les chercheurs croyaient que les lois de la psychologie étaient conçues comme étant universelles. A cette époque, qui voit l’apogée du colonialisme, "les images des peuples colonisés étaient stéréotypées et marquées par l’exotisme… Les différences furent conçues comme des infériorités et, en Amérique, cela s’appliqua à ceux qu’on appelait les nègres"23. Par conséquent, nous constatons que la question de la différence culturelle n’était pas encore mise en relief, et les quelques recherches qui l’ont abordée c’était plutôt pour des profits politiques (coloniaux) et économiques24. Quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont ouvert leurs portes en accueillant des acteurs sociaux de toutes les ethnies et les religions, ce qui en a fait une société multiculturelle; et ce qui a engendré beaucoup de problèmes sociaux résultant des contacts culturels entre des personnes d’origines culturelles différentes. Bref, les États-Unis se trouvent face à l’enjeu de l’hétérogénéité culturelle.
En réfléchissant aux problèmes que posent les conflits humains, Jacob Moreno25 a adopté une nouvelle méthode, la sociométrie, afin d’expérimenter, sur le plan de la réalité vécue, les processus d’interaction sociale. Malgré le développement expérimental de la psychologie sociale, celle-ci n’a pas réussi à trouver des solutions efficaces aux problèmes sociaux et psychosociaux qui envahissent les États-Unis qui cherchent des moyens efficaces pour traiter la pluralité culturelle. D’où ressort la nécessité d’une approche pluridisciplinaire qu’adopte la psychologie interculturelle qui a vu le jour en 1980-1990, suite à l’importance grandissante de la culture dans la psychologie et la dominance du multiculturel.
Ainsi, la psychologie interculturelle a pour noyau le melting-pot, la perspective dynamique de la culture (1970)26 comme peau et les passions multiculturelles (1980-1990)27 comme berceau.
Concernant l’émergence de la psychologie interculturelle en France, Carmel Camilleri est l’un des premiers qui ont contribué à la construire en France, permettant ainsi d’inaugurer un nouveau champ de recherche. Les orientations théoriques de Camilleri interprètent les comportements à travers les contours culturels.
Camilleri a remarqué qu’une grande partie du peuple français trouve de la difficulté à accepter celui qui décide de séjourner en France sans changer sa culture d’origine, sa nationalité. Pourtant, du côté des immigrés, il a remarqué un refus du modèle d’assimilation français tout en voulant vivre en France. Cette résistance à l’assimilation se trouve même chez ceux qui sont juridiquement français. C’est ici le noeud central de la gravité du rejet réciproque entre les "vrais" français, d’un côté, et les immigrés ou les immigrés-français, d’un autre côté.
De ce fait du rejet réciproque, on peut dire que la dynamique sociale de la société française est axée autour de deux pôles: ne pas devenir français et l’attachement à la culture d’origine, est le premier pôle du côté des immigrés; la distinction entre autochtones ou Français ressortissants d’ailleurs, est le deuxième pôle du côté des Français.
Cette dynamique nous informe que le point commun entre la population française et l’immigrant est la difficulté d’accepter la différence culturelle. Cette difficulté a mobilisé les chercheurs en Sciences Humaines telles que l’éducation, la sociologie, la psychologie…les poussant à remettre en cause non seulement le modèle d’assimilation, mais aussi la psychologie classique.
De là surgit du terrain, d’une part, un nouveau type de relations et de socialisation qui prend en considération la différence culturelle et la complexité engendrée par le contact des cultures et, d’autre part, la nécessité d’une nouvelle approche en psychologie qui prend en compte la différence culturelle. Ce besoin se traduit par la psychologie interculturelle, qu’a inaugurée en France Carmel Camilleri en proposant une nouvelle perspective reliant la culture au psychisme.


3- Les différentes conditions pour construire l’interculturel en tant que base de la psychologie interculturelle.
Pour édifier la psychologie interculturelle, il faut que tout individu s’inscrive dans une perspective interculturelle, c’est-à-dire, un point de vue dynamique et objectif qui exclut tout jugement de valeurs en évaluant chaque culture à partir de sa propre logique, en relation avec son propre modèle.
Pour Camilleri, la simple coexistence de cultures différentes dans une même société signifie le "pluriculturel" ou le "multiculturel", puisque les rapports entre les individus dans cette situation sont laissés au hasard et à la conjoncture de plusieurs facteurs et événements. C’est pourquoi ces relations peuvent viser l’isolement et le conflit, ce qui les rend incapables d’être interculturelles. Pour atteindre le niveau de l’interculturel, il faut qu’elles "dépassent ce stade, visent à construire entre elles une relation convenablement régulée permettant d’accéder à un nouveau plan: celui d’une formation unitaire harmonieuse transcendant leur différences sans les évacuer"28.
Par conséquent, l’interaction sociale guidée par la "communication correcte", c’est-à-dire la communication qui respecte la différence culturelle entre les porteurs de différentes cultures, est le point de départ qu’a choisi Camilleri pour construire l’interculturel, considéré comme la base de la psychologie interculturelle.
Ainsi, selon lui, l’interculturel répond à des options culturelles dont chacune dépend du niveau qui lui convient, et exprime la nécessité de cette nouvelle approche en psychologie.
Au premier abord, l’option culturelle se base seulement sur le fait social. Selon Camilleri, la caractéristique majeure de notre époque est l’interpénétration des groupes différents, spécialement sur le plan culturel, "d’où la nécessité si l’on veut éduquer au futur, de socialiser au pluriel, car l’avenir nous imposera la gestion de plus en plus complexe de la diversité qui se multiplie, et surtout se revendique"29.
De plus, il ajoute l’industrialisation qui a imposé "un nouveau modèle général de socialisation"30, habituant les acteurs sociaux à s’adapter au principe de prendre la différenciation socio-culturelle en considération, ce qui serait le prochain acquis du futur processus de socialisation.
Au second niveau, établir la psychologie interculturelle, c’est un choix qui répond "à une option normative destinée à favoriser l’avènement d’un état humain jugé préférable"31. Selon ce deuxième niveau, l’auteur essaye de clarifier l’idée que les acteurs sociaux -considérés comme des fins - ont le droit de vivre en adaptation totale avec leurs systèmes de valeurs, les représentations auxquelles ils appartiennent tant qu’ils les jugent bonnes. C’est pourquoi l’individu dans son système culturel trouve les meilleures conditions pour être lui-même, se réaliser et accomplir des performances. Il est donc légitime d’attribuer ce droit aux autres tant que les systèmes culturels sont une sorte de "trésor commun … [et] chaque culture est un épisode créatif concrétisant une nouvelle potentialité d’une nature humaine dynamique et jamais achevée"32. D’ailleurs, Camilleri propose la formation interculturelle des enseignants dont les classes comprennent des étudiants de différentes ethnies, religions, nationalités…Pour lui, c’est une condition indispensable pour construire l’interculturel. C’est pourquoi il propose la communication adéquate entre partenaires appartenant à des cultures différentes en tant que condition qui maintient l’interculturel et l’approfondit.
Pour Camilleri, communiquer n’est plus un moyen de transmettre des énoncés, des expressions, des paroles, des messages verbaux à quelqu’un; mais communiquer, selon lui, c’est partager le contenu des termes et les significations des concepts et des idées, autrement dit communiquer: c’est partager les implicites.
D’après lui, la façon correcte de signifier et de traiter la différence chez les autres et soi- même, c’est prendre en considération l’opposition et l’utilité de la pluralité culturelle en évitant de chercher à tout prix un sens ou une valeur unique et significative, selon notre code culturel. Bref, c’est une invitation au "relativisme culturel" qui exige d’admettre et de respecter tout ce qui est non familier et étranger.
D’autant plus que l’auteur considère que l’apprentissage à l’interculturel nécessite d’avoir "un système d’attitudes complexes"33 qui établit des dispositifs subjectifs permettant de traiter d’une façon correcte la question de la différence culturelle.
Donc, selon Camilleri, l’interculturel n’est pas seulement une affaire extérieure (relation avec l’autre conditionnée par le respect de la différence culturelle), mais aussi un objet et une activité intérieure qui consistent à intérioriser et faire durer les dispositions personnelles de l’individu, ce qui rend le fait possible effectivement. L’interculturel est "un savoir-être, à partir duquel on découvre la bonne manière d’utiliser le savoir et l’on invente, au fil des situations, le savoir-faire adéquat"34.
En exposant les "attitudes maîtresses" nécessaires pour la construction de l’interculturel, Camilleri souligne l’importance des conditions suivantes:

  • d’abord réussir à obtenir les comportements et les pratiques qui aboutissent à prendre en considération les autres, en leurs différences, au lieu de se cristalliser autour de soi enfermé dans ses représentations, jugements et conduites familières;
  • ensuite, s’exprimer et discuter sérieusement, car en s’exprimant, on évite les résistances psychiques ou psychosociales qui empêchent la réalisation de l’interculturel;
  • en outre, il y a l’intériorisation du relativisme considéré comme une condition constituant le fondement le plus général de l’interculturel, car elle assure la légitimité de toutes les cultures et empêche de les hiérarchiser;
  • avec le relativisme, les individus dynamisent leurs cultures actuelles, ce qui évite la modification de la différence en une fermeture sur soi; ce relativisme invite, donc, les individus à nouer des relations égalitaires traduisant la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme;
  • et puis, il faut s’habituer à "sortir de soi et des siens"35; le rôle du sujet consiste, ici, à essayer de résoudre ce problème qui menace l’harmonisation de sa personnalité, ses valeurs, ses représentations et même son identité; c’est un processus à risque;
  • outre cela, éviter que la différence soit source de fermeture sur soi, ainsi que la sacralisation de la culture d’origine en insistant sur "la nécessité de satisfaire deux exigences opposées: d’une part, légitimer les cultures, donner la possibilité d’y demeurer pour ceux qui le souhaitent; mais, d’autre part et en même temps,  garantir la liberté personnelle et la mobilité du positionnement culturel, de telle sorte que celle-ci apparaisse comme une chose naturelle"36.

 

Les dernières conditions seront, en tout:

  1. tenir compte de l’influence de la culture et de la différence culturelle sur le partenaire sans les écarter;
  2. collecter des informations concernant les systèmes culturels, leur contenu et les références qu’ils déterminent, tout en gardant une attitude prête à les dépasser; ceci permettrait de comprendre et discerner les dynamismes capables d’être produits par leurs interactions, dans des situations spéciales aussi bien que diversifiées, et assimiler la différence de l’étranger à l’intérieur des similitudes tout en tenant compte des analogies qui restent marquées par sa différence;
  3. ranger les systèmes culturels dans une catégorie afin de "dépasser la catégorisation, partir du général pour parvenir au singulier…le singulier étant lui-même …une certaine manipulation du général"37.


C o n c l u s i o n
La notion de "l’interculturel" apparaît de façon récurrente dans les champs de la psychologie et des sciences humaines. Elle est devenue centrale en psychologie sociale. C’est une notion qui se situe dans la mouvance, en refusant toute pensée unique, toutes approches monodisciplinaires, en relativisant tous les concepts qui lui sont essentiels (la culture, l’identité…etc.), aussi bien que les données récoltées, les résultats des recherches et les pratiques sociales… "Il ne s’agit plus de considérer l’interculturel comme un concept clos (présentant des éléments stables), mais de l’utiliser comme une esquisse dont les contours ne sont pas fixés"38.
Ainsi donc, c’est une nouvelle approche en psychologie sociale qui tend à être une discipline marquée par l’hétérogénéité dès son début puisqu’elle synthétise les développements réalisés par  plusieurs disciplines des sciences humaines (la psychologie, la psychologie sociale, l’anthropologie) également, puisqu’elle se situe au "carrefour" de ces disciplines, là où se croisent des visions multiples du même fait étudié. C’est un espace particulier qui émerge suite aux problèmes sociaux  que pose l’immigration: l’intégration des immigrés, d’une part, et la difficulté d’accepter la différence culturelle, d’autre part.
En insistant sur l’importance d’étudier l’influence du facteur culturel sur la personnalité de l’individu, la psychologie interculturelle trouve ses racines aussi dans la psychologie générale, en refusant l’ancienne perspective qui considérait la culture comme facteur indépendant des individus. Elle propose de l’étudier partant d’une perspective dynamique en tant que processus en construction permanente, qui tisse une relation dialectique avec les individus qui la composent.
Ce nouvel horizon d’études interculturelles s’est traduit par les apports théoriques fondamentaux de Camilleri, qui a étudié l’influence du cadre culturel sur les comportements des individus dans une situation d’acculturation en adoptant une approche pluridisciplinaire.
Enfin, pour conclure, on constate que l’apparition de la psychologie interculturelle est le fruit d’un besoin social résultant de la diversité culturelle et de l’interpénétration des groupes sociaux différents
culturellement sous l’influence des vagues d’immigration autrefois et la mondialisation aujourd’hui. Faut-il espérer qu’un jour on pourra, au pays du Cèdre, tirer profit de cette approche? Faut-il espérer qu’à l’avenir, par le biais de l’éducation interculturelle, on puisse arriver à abolir l’attitude d’exclusion et de rejet de l’autre?

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http://17-http://www.ladocumentationfrançaise.fr/dossiers/francophonie/ chronologie. shtml.

http://18-http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/multiculturalisme/5316.

http://19-http://www.toupie.org/Dictionnaire/Multiculturalisme.htm

 

 

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  1. Maalouf A., Les identités meurtrières, Paris, Grasset, p 9.
  2. Le mot "interculturel" comprend "inter" et "culturel" qui signifient "entre" et "culture" et l’étude des phénomènes résultants de la rencontre de plusieurs cultures.
  3. Cerclé A., Somat A., Psychologie sociale, cours et exercices, Paris, Dunod,2002, p 6.
  4. Gabriel G., Les sociétés pluriculturelles: Problématique; enjeux et perspectives, XIV Congrès de  l’AISLF, Lyon, 6-10 Juillet, Paris, L’Harmattan,1994, p 5.
  5. Lipiansky E.M., Ladmiral J-R., La communication interculturelle, Paris, Armand Colin, 1989, p 1.
  6. WinkinY.,(1994), Émergence et développement de la communication interculturelle aux États-Unis et en France, in Mots, représentations, enjeux dans les contacts interethniques et interculturels, Acte du Colloque international à l’université de Québec,sous dir. Simeoni D., Fall K.,et Al. Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, p34.
  7. Lacorne D., (1997), La crise de l’identité américaine: Du melting-pot au multiculturalisme, Paris, Fayard, p 194.
  8. Ibid., P 198.
  9. Ibid., P 19.
  10. Demorgon J., (2000), Complexité des cultures et de l’interculturel, Paris, Anthropos, P 26.
  11. Ibid., La crise de l’identité américaine, P: 273.
  12. Ibid., La crise de l’identité américaine, P 21.
  13. Ibid., La crise de l’identité américaine, P 22.
  14. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/multiculturalisme/53167et http://mhttp://www.toupie.org/ dictionnaire/multiculturalisme.htm, consulter le 2/1/2012.
  15. La déclaration de Cotonou(Bénin) du 15 juin 2001: La troisième Conférence ministérielle de la Francophonie sur la culture,  http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/francophonie/ chronologie.shtml consulter le 2/1/2012.
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  17. Dehalu P., (2006), Quand l’Europe découvre l’interculturel, in Euros vision, L’Agenda interculturel, n° 246, PP23-24.
  18. Ibid., Psychologie sociale, P 5.
  19. Clanet C., (2000), Carmel Camilleri et l’affirmation de la psychologie culturelle, in Pluralité des cultures et dynamiques identitaires: Hommages à C. Camilleri, Paris, l’Harmattan, P 184.
  20. MeadM., (1928,1973) Coming of Age in Samoa. a Psychological Study of Primitive Youth For Western Civilisation, Publisher:American Museum of Natural History, Place of Publication: New York.
  21. Al-Far A-M., (1968), L’anthropologie culturelle, Egypte, Al-charika Al-kawmiah, P 119. (En arabe).
  22. L’anthropologie est la branche des sciences qui étudie l’être humain sous tous ses aspects. Le terme anthropologie vient de deux mots grecs, anthrôpos qui signifie homme (au sens générique) et logos qui signifie "parole", "discours" (et par extension "science").
  23. Jahoda G., (2001), La psychologie au regard des contacts de cultures, Limonest, L’Interdisciplinaire, P 8.
  24. Leclerc G., ‘1990), L’Anthropologie et le colonialisme.Traduction, Dr Kattoura G., Beyrouth, Institution Universitaire de recherches et de publication, 240P.
  25. C’est un médecin psychiatre, psychosociologue, un théoricien et un éducateur américain d’origine roumaine. Il a fondé le psychodrame (1930), la sociométrie (étude des réseaux sociaux) et est l’un des pionniers de la psychothérapie de groupe (1932). Son livre: Fondements de la sociométrie, Trad., Who shall survive., Paris, PUF, 1934.
  26. Ibid., Culture de contact, p 8.
  27. Ibid., La crise de l’identité américaine, p21.
  28. Ibid., Chocs de cultures p 390.
  29. Ibid., Chocs de cultures p 390.
  30. Ibid., Chocs de cultures, p 390.
  31. Ibid., Chocs de cultures, p 390.
  32. Ibid., Chocs de cultures, p 351.
  33. bid., Chocs de cultures, p 392.
  34. Ibid., Chocs de cultures, p: 392.
  35. Ibid., Chocs de cultures, p 396.
  36. Ibid., Chocs de cultures, p 396.
  37. Ibid., Chocs de cultures, p 397.
  38. Hilly M.A., (2001), Construire l’interculturel: de la notion aux pratiques, Paris, L’Harmattan, pp 8-9.